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Publié : 25 juin 2014
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Les pieds bandés de Li Kunwu, éditions Kana, 2013

Li Kunwu présente un nouveau manhua intitulé Les pieds bandés, publié aux éditions Kana.

L’histoire se déroule en Chine au début du XXe siècle. Elle retrace la fin d’une tradition chinoise : celle des « pieds bandés ». Mais elle retrace également une vie : celle de Chunxiu. La petite et jolie Chunxiu sort brutalement de l’enfance le jour où une amie de sa mère entreprend de lui bander les pieds. À six ans, elle ne peut plus courir, ni sauter ni marcher comme les autres enfants de son âge. Objet des fantasmes masculins, Chunxiu est destinée à faire un beau mariage et à grimper dans l’échelle sociale. Mais la révolution nationaliste de 1911 bouleverse les ambitions maternelles. Meurtrie par la vie, Chunxiu finit ses jours comme nounou dans une famille de cadres du Parti communiste chinois : les propres parents de Li Kunwu.

L’origine de cette pratique serait antérieure à l’époque Song (960-1279). Selon le confucianisme, la femme, symbole de séduction, est un être fondamentalement inférieur à l’homme : « Une femme ne doit jamais être entendue hors de sa maison ». Alors que la société se réorganise, la pyramide des rôles laisse la femme en retrait, le bandage des pieds contribue à la cloîtrer chez elle, définitivement prisonnière du cadre, maîtresse de l’intérieur. Elle reste soumise à son mari toute sa vie durant, et à son fils aîné si l’époux disparaît. Cette pratique est d’abord réservée à l’aristocratie chinoise. Progressivement, elle se généralise. À la fin de la dynastie Qing, les femmes ont les pieds bandés dans toutes les classes sociales de la société, à l’exception des plus misérables et des femmes mandchoues et mongoles. Cette pratique devient un rite de passage à l’âge adulte. Sans pieds bandés, pas de considération, pas de mariage, pas de descendance, pas de culte des ancêtres, pas de famille. La femme n’existe plus.

C’est une véritable vision du monde que recouvre le bandage des pieds. La femme doit se montrer souple, douce et soumise, fidèle à l’idéogramme signifiant « paix » ou « sécurité » représentant une femme sous un toit. L’idéal féminin devient un idéal de discrétion, de candeur. La femme en retrait devient un symbole de beauté par sa grâce discrète, par ce qu’elle cache. Au moment du choix des fiançailles, c’est la petite chaussure qui est envoyée au futur mari comme gage de la conformité de la promise à son statut d’épouse de l’ombre. Et chacun de la jauger, de l’admirer, d’en vérifier la taille. Le petit pied qui ne se découvre jamais sublime le sentiment d’inaccessible.

Les dessins, noirs et blancs, offrent une esquisse torturée qui fait mesurer la souffrance endurée par des millions de femmes chinoises. Le bandage commençait à l’âge de cinq ou six ans, parfois plus tôt, et nécessitait environ deux ans pour atteindre la taille jugée idéale de 7,5 centimètres, ou lotus d’or. Après avoir baigné les pieds dans de l’eau chaude ou du sang animal mélangés à des herbes médicinales, les orteils, à l’exception du gros orteil, étaient pliés contre la plante du pied, et la voûte plantaire, courbée, pour réduire sa longueur et donner au pied la forme d’un bouton de lotus. Le pied était ensuite placé dans une chaussure pointue, de plus en plus petite au fil des semaines. Les fractures, volontaires ou accidentelles, étaient fréquentes, en particulier si le bandage commençait à un âge tardif. Les bandes devaient être quotidiennement changées, ainsi que les pieds lavés dans des solutions antiseptiques. Malgré cela, le taux de mortalité des suites de septicémie est estimé à 10 %. Les orteils, privés d’une grande partie de l’irrigation nécessaire, se nécrosaient rapidement. Les voir tomber n’était pas une mauvaise nouvelle, car cela permettait d’obtenir un pied encore plus petit. La circulation sanguine était largement perturbée et rendait les pieds particulièrement douloureux en hiver. En été, le profond pli qui apparaissait entre le talon et la plante du pied était le siège de multiples infections.

La pratique est interdite dès 1912 et réaffirmée par le régime communiste en 1949. Pourtant, elle a perduré de manière clandestine. À Liuyi, petit village du Yunnan perdu aux confins de la Chine du sud-ouest, les femmes continuent à bander les pieds des fillettes bien après l’abolition de cette pratique. L’éloignement et le peu de voies de communications existant alors explique sûrement ce fait. De nos jours, ce village de deux milles âmes compterait toujours quelques septuagénaires aux pieds bandés.

Un récit très sombre, en trois temps, à découvrir. Il permet d’aborder les différents changements politiques, sociaux et culturels qui ont marqué la Chine au XXe siècle.

Li Kunwu est un des rares dessinateurs de B.D. chinois à vivre de son œuvre.

M.-G. Ely-Goglin