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Publié : 5 décembre 2011
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Proposition pour une étude de "La Mouche"

L’Homme face aux avancées scientifiques et techniques : enthousiasmes et interrogations...

Une œuvre protéiforme sur l’hybridation :
La Mouche
- Prolégomènes à la séquence -

La question liée à l’objet d’étude ayant servi de fil conducteur à cette séquence est : Le virtuel est-il un enrichissement du réel ?
Mais cette banque de données servant à l’étude de La Mouche de Langelaan est traversée par deux problématiques de fond :
- La science fiction est-elle affaire de spécialiste ?
- Nécessite-t-elle obligatoirement déplacements dans le temps et dans l’espace ?

La Mouche de George Langelaan est un court roman séminal puisqu’il a donné lieu à des adaptations cinématographiques, des suites et même un opéra. Empruntant au fantastique, cette œuvre reste une œuvre de science fiction s’insérant particulièrement bien dans l’objet d’étude de première bac pro : L’Homme face aux avancées scientifiques et techniques, enthousiasmes et interrogations. En effet, le thème du mutant et les trouvailles narratives de cette histoire sont à même de captiver les élèves en les introduisant dans la science fiction par la voie de la littérature et non plus par celles passives des séries télévisées ou du cinéma qu’ils consomment souvent abondamment à l’heure de l’adolescence.
C’est que la science fiction n’est plus prisonnière d’un statut de littérature marginale et délaissée, voire même carrément ignorée, des adultes. Cinéma, BD, romans lui font la part belle. Sa richesse intéresse un vaste public et non quelques adulescents regroupés dans des clubs de passionnés séduits par un auteur, un réalisateur de saga particulier, ou quelques geeks atypiques dans leur addiction et déguisements.
Pourtant la science fiction rebute encore un trop grand nombre de lecteurs qui la jugent trop fantaisiste pour être justement trop « fictionnée » et lointaine avec ses rêves de vaisseaux spatiaux et de colonies intergalactiques. Ou, elle fait peur avec son langage scientifique qui déconnecterait le lecteur de l’intrigue principale et se réduirait à une suite d’élucubrations sans lien avec la réalité actuelle. Or, comme le prouve La Mouche, la SF n’implique pas nécessairement un grand déplacement dans le temps ou une vaste traversée de l’espace : elle peut aussi situer son anticipation à un quart d’heure ou même projeter le lecteur dans un passé corrigé avec les uchronies. Quant à son langage, il est vrai qu’il peut-être particulier avec ses farcissures scientifiques et tenir souvent de la prolifération des procédés stylistiques. Car il mène un véritable combat entre objectivité et subjectivité ! L’enjeu est de taille :d’emblée, le lecteur doit être projeté dans des mondes encore inexistants ! Le pari implicite de ce pacte de lecture atteint alors une dimension souvent véritablement poétique frôlant parfois les trouvailles surréalistes avec, par exemple, des dystopies comme Nous autres de Zamiatine (1920) qui inspirera Le meilleur des mondes d’Huxley (1931) ou, plus proche de nous, Neuromancien (1984) de William Gibson, précurseur du cyberpunk et inventeur de « la matrice ». Cette « matrice » qui englobe tout dans le langage high tech de ses néologismes informatiques : labyrinthe qui déconcerte, perd et éreinte les lecteurs les plus chevronnés... Non, l’excuse de lectures trop faciles n’en est plus une en ce qui concerne la SF : elle n’est pas qu’un genre mineur et populaire : elle aussi, elle interroge et résiste tant par son fond que dans sa forme.
Et surtout, dans son langage métaphorique, nous projeter dans le futur lui permet de mieux nous parler du présent dont elle montre les enjeux et la relativité à la loupe. C’est bien le tour de force qu’accomplit La Mouche ! Écrite par un ancien agent du MI5 au visage entièrement refait (oreilles recollées, double menton, moustache...) pour les besoins de ses missions dans la France occupée de la 2nde guerre mondiale, dès 1957 cette œuvre place le lecteur devant les problèmes de la génétique, de la mutation, du clonage ; reprenant à son compte les deux termes de l’adage rabelaisien associant science et conscience, La Mouche rappelle la question du devenir de l’humanité à l’heure des possibles technologiques...
Répondant à l’hybridation du fond, l’hybridation de la forme apparaît dès les premières pages : comme à travers un jeu de pistes sur la question des genres littéraires qui promène le lecteur en le laissant tout d’abord hésiter entre trame policière ou fantastique, se met petit à petit en place une entrée dans l’univers de la science fiction avec un rôle prépondérant donné aux machines et à la recherche scientifique de pointe. L’objectivité du portrait du défunt héros, du scientifique de l’intrigue permet d’interroger les indices de la subjectivité des divers narrateurs et transforme le lecteur en détective : à qui a-t-il affaire ? Tous ces témoignages sont-ils crédibles ? Se corroborent-ils ? S’infirment-ils ? Questions qui permettent rapidement d’esquisser et d’interroger le mythe prométhéen du savant fou. Des prolongements en histoire des arts permettront aux élèves de se familiariser avec ce thème récurrent de la science fiction en interrogeant ses origines mythologiques retranscrites par Mallarmé ou en étudiant ses visions à travers diverses peintures de Prométhée enchaîné.
L’hybridation de cette œuvre mutante se poursuit encore à travers la diversité des narrateurs et des procédés de communication allant de la narration classique au journal intime jusqu’à une correspondance épistolaire à l’aveugle laissant place à toutes nos interprétations et angoisses à travers celles de la narratrice principale. Car son témoignage et le langage de son mari se métamorphosant utilisent tout le lexique d’une pseudo science pour mieux noyer le lecteur dans la crédibilité de ses effets de réel. Et ce langage traduit dans ses métaphores toutes les angoisses d’un équilibre de la terreur sous lequel nous vivons encore nous aussi : imprégné des terreurs de la guerre froide il retranscrit l’horreur d’explosions atomiques et la peur de l’apocalypse qui font souhaiter à la narratrice le néant le plus absolu après la mort. Car s’il n’y a pas ici d’envahisseurs venus de la planète rouge, c’est quand même bien dans un contexte de guerre froide et d’angoisses apocalyptiques que se déroule ce huis clos de la « science fiction noire ».
Après étude de ce lexique scientifique, les élèves pourront alors s’entraîner à des exercices lexicaux et syntaxiques sur la vulgarisation scientifique, type d’explication argumentée associant paradoxalement à la simplification désirée toute la rigueur et la cohérence de raisonnements élaborés.
Ils pourront encore, dans d’autres prolongements croisant lettres et histoire, découvrir les enthousiasmes humanistes des recherches d’Einstein puis ses désillusions et angoisses eschatologiques après les ravages d’Hiroshima et Nagasaki. Ils découvriront aussi à travers un autre cours d’histoire des arts, plus populaires ici, l’origine des super héros : revenus du pays enchanté de la radioactivité, ils ont permis d’exorciser l’angoisse des radiations et de la guerre atomique. A l’aide d’une courte biographie de Stan Lee et à travers l’étude du symbolisme des couleurs de leurs costumes, gageons qu’au premier regard ils apprendront rapidement à départager les bons et les méchants parmi ces mutants aux super pouvoirs.
L’enseignant s’intéressera bien sûr à la fin de La Mouche : elle lui permettra de définir le terme de « chute », de revoir en quoi toutes les questions posées en première séance trouvent ou non leurs réponses, si la narratrice était bien saine d’esprit et si nous-mêmes sommes encore bien certains de la réalité dans laquelle nous évoluons...
Enfin, quelques scènes montrant un héros particulièrement décomposé de la libre adaptation cinématographique de La Mouche par Cronenberg, qui en fit aussi un opéra, ravira les élèves : ce grand frisson permettra à l’enseignant de recadrer quelques genres de l’imaginaire oscillant entre cinéma d’épouvante, d’horreur ou gore.
L’étude de La Mouche favorisera encore la transversalité et donnera lieu à des travaux en ECJS. Des discussions sur les nanotechnologies et le débat qui les entoure favoriseront l’approche du rêve prométhéen de « L’homme amélioré » par les machines ou la génétique. Elles pourront donner de nouvelles visions quant aux recherches sur l’embryon humain ou sur les cellules placentaires... Elles aborderont les rôles des comités d’éthique et ce qu’il en est de la déontologie scientifique... Elles envisageront bien évidemment les risques humains liés à ces recherches comme sur celles liées aux OGM avec les risques écologiques que nous encourrons... Et ces réflexions montreront bien-sûr aussi tout le bien de recherches encadrées pour le futur de l’humanité.
Bref, inutile d’aborder les risques d’une troisième guerre mondiale opposant notre humanité à celle des hommes-machines pour faire comprendre aux élèves que nous sommes déjà entrés ici et maintenant dans l’ère... de la science fiction !